Littérature

10 juillet 2026

Paul Kawczak

Écrivain

Temps de lecture : 6 minutes

Série littérature des Faubourgs (4/5) : «Chronique du Centre Sud» de Richard Suicide

Dans cette série d’articles, le romancier Paul Kawczak se penche sur la littérature des Faubourgs. Pour l’occasion, il a sélectionné cinq œuvres littéraires dans lesquelles le quartier tient une place centrale. L’auteur nous invite ainsi à nous plonger dans la riche histoire du territoire du Centre-Sud à travers la vie de ses habitants(es) et de ses travailleurs(euses). Une véritable mine d’or et un plaisir assuré ! À vos marques, prêt, lisez !

Hochelaga a eu Henriette Valium, Centre Sud Richard Suicide. Ces quartiers populaires ont été les arrière-fonds respectifs de nombreuses planches de ces deux noms de la bande dessinée underground montréalaise qui les ont longuement habités. Avec ses Chroniques du Centre Sud, paru en 2014 aux éditions Pow Pow, Richard Suicide (et l’un de ses avatars fantomatiques William Parano) fait de Centre Sud l’avant-plan de tout un album dessiné.

Le livre se présente comme un recueil de fiches pratiques et d’anecdotes au sujet des lieux et de la faune de ce quartier du sud de l’île de Montréal abritant de nos jours encore une population populaire et vulnérable. Au moment de l’écriture et du dessin, Richard Suicide y habite depuis une vingtaine d’années, et l’essentiel du livre aborde une période révolue, allant de la fin des années 80 aux années 90.

Mais, alors, n’y a-t-il pas d’emblée un paradoxe à rédiger des fiches pratiques – certes parodiques – au sujet d’une époque passée ? Richard Suicide résout ce problème en identifiant une malédiction planant sur le quartier, une malédiction qui se concrétise dans les premières cases de son livre, et dans la vie de tous les jours, au travers de l’entrée de ce qui est maintenant le Marché Ami (1905 Ontario Est), cette entrée bien connue de celles et ceux qui le fréquentent, sur le sol de laquelle est inscrite, à la manière d’une mosaïque antique, le mot People’s. Et si le local fut un Bonichoix, une boucherie, un vidéo club avant de devenir le Marché Ami, l’inscription PEOPLE’S est restée au fil des ans (elle vient, nous dit Suicide, d’un ancien magasin de linge). Ainsi dans Centre Sud, le temps passe sans passer, telle est la malédiction.

J’imagine que toute cette populace vit, meurt et se réincarne au même endroit, comme pour jouer dans une pièce de théâtre qui ne se termine jamais ! Le décor reste sensiblement le même et les acteurs ne changent jamais, mais pourquoi ?

Tout l’album joue de ce changement inerte, de la malédiction de ce quartier qui avance moins vite que le pas de course néolibéral ne le voudrait, et où d’ailleurs ont le temps de souffler celles et ceux que l’hyper compétitivité de tous contre toutes condamne comme exclus : consommateurs de stupéfiants, itinérants, prostitué·es, personnes avec des troubles de santé mentale. Jusqu’à ce que la police intervienne, à la solde des propriétaires immobiliers, autoritaire là où il faudrait du soin, violente au nom de la sécurité (sécurité qui est un peu comme le vote au XIXe siècle, n’y ont droit que ceux qui paient l’impôt).

Ce jeu du chat et de la souris, de la police et du vulnérable se lit dans la BD de Suicide, et explique en partie les changements du quartier, sa résistance plus que d’autres à la gentrification uniformisante, mais n’explique certainement pas tout. Mais pourquoi cette malédiction ? Héritage de l’emprise mafieuse ? Possible, la BD rappelle la forte présence des Rock Machine dans Centre Sud. Forte implantation du communautaire, important développement des coopératives de logement ? Certainement une autre piste. Le pont Jacques Cartier, qui apparaît sur la couverture du livre, et son infini cortège de voitures ? Les incendies en rafales dans le quartier dont l’ombre plane dans chacune des histoires de l’album ? Mais pourquoi ? Demande Suicide. Sûrement un peu de tout cela.

Le quartier change et ne change pas donc, et demeure au sol du Marché Ami – dont je voudrais souligner ici la sympathie des gérants pour le quartier, la façon dont ils ont su faire de cet endroit un lieu convivial, adapté au tissu social, employant des gens du coin, livrant à domicile aux personnes à mobilité réduite – l’inscription résistante : PEOPLE’S – Au peuple.

Sans célébrer ni juger la misère, ne cachant pas la violence de celle-ci, Suicide retrouve avec humour le regard du jeune bédéiste qu’il était alors, installé au coin Cartier/Ontario, ayant pour voisin un alcoolique ramasseux kamikaze et sa femme. À l’époque, Ontario offrait un « Compostelle de la brosse totale », à très haute concentration de tattoo shop, de scrap, de sex shops et de marchés aux puces. Suicide, avec verve, raconte des lieux, des types, des scènes, et qui habite le quartier ou le connaît bien jubile de voir à quel point les choses ont changé sans changer.

Certes, la gentrification – que la présence dès les années 80 de jeunes artistes comme Suicide annonçait – a fait son œuvre, mais demeurent encore quelques cowboys étranges, des hommes et des femmes cuits dès le matin, des shops de tattoo aux devantures inquiétantes, la grande tristesse de l’addiction, et certains lieux résistants comme l’Astral 2000, ancienne Taverne des deux T à l’époque de Suicide. La BD évoque le racisme des habitants devant l’installation de personnes migrantes, et pourtant, l’une des choses qui semblent avoir changé depuis l’époque de Suicide est bien toute la vie économique qu’apportent au quartier certaines personnes d’origines chinoise, mexicaine, algérienne, portugaise ou encore haïtienne. Autre changement majeur, l’aménagement du parc des Faubourgs, suite à la démolition de l’îlot Huron, « un paquet de locaux tout croches et de commerces miteux autour de la rue Huron, enserrés entre De Lorimier, Papineau et l’entrée du pont Jacques Cartier ».

Le livre se termine sur la figure de l’extra-terrestre pour la planète Centre-Sud, à savoir un ou une représentante de la jeunesse mondialisée, éduquée, s’installant dans le quartier désormais ouvert au processus de gentrification. Le livre laisse l’avenir ouvert tout en soulignant dans une scène finale le fossé qui sépare les populations vulnérables de celles qui possèdent un capital validé par le système néolibéral. Est-ce à dire que c’était mieux avant, que la résistance prendrait la forme d’un alcoolisme héréditaire et d’une aliénation radicale ? Sûrement pas. Demeure l’inscription PEOPLE’S à l’entrée du Marché Ami, qu’il faut lire comme le droit de tous et toutes à la véritable démocratie, à intégrer l’action collective, militante, communautaire. Centre-Sud est son propre livre, vivant et politique. Sa malédiction est aussi la possibilité de son salut.

Pour l’emprunter ou l’acheter (dans les bibliothèques et librairies du Centre-Sud bien sûr !) : Chroniques du Centre-Sud, de Richard Suicide, Éditions Pow Pow, ISBN : 9782924049969