Littérature
19 mai 2026
Temps de lecture : 5 minutes
Série littérature des Faubourgs (3/5) : Le roman «Au milieu, la montagne» de Roger Viau
Dans cette série d’articles, le romancier Paul Kawczak se penche sur la littérature des Faubourgs. Pour l’occasion, il a sélectionné cinq œuvres littéraires dans lesquelles le quartier tient une place centrale. L’auteur nous invite ainsi à nous plonger dans la riche histoire du territoire du Centre-Sud à travers la vie de ses habitants(es) et de ses travailleurs(euses). Une véritable mine d’or et un plaisir assuré ! À vos marques, prêt, lisez !
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Sorti initialement en 1951, puis réédité en 1987, Au milieu, la montagne de Roger Viau (1906-1986) est désormais un classique de la littérature canadienne française. Ce roman, proche par certains aspects de Bonheur d’occasion de Gabrielle Roy paru en 1945, fait le récit de l’échec d’une idylle amoureuse entre deux jeunes gens de deux classes différentes. L’un, Gilbert Sergent, appartient à la petite bourgeoisie francophone outremontoise, l’autre, Jacqueline Malo, est la fille cadette d’une famille de prolétaires du Centre-Sud, résidant non loin du coin Plessis/Maisonneuve.
Entre les deux, une montagne à gravir, pas tant le Mont-Royal que la somme immense des déterminismes sociaux.
Le roman se déroule de 1927 à 1935, et a pour cadre principal la famille Malo. Famille désargenté et vulnérable qui évolue tant bien que mal entre Hochelaga et Centre-Sud, d’expulsion en expulsion, s’entassant dans des appartements toujours plus petits. Le père est briqueleur, la mère femme de ménage et les enfants ne connaissent rien d’autres que de dormir tête-bêche sur un sofa. La crise de 1929 entraîne la famille Malo – et toute la classe ouvrière – dans une descente à laquelle il ne semble pas y avoir de fond. Mais Jacqueline, onze ans en 1927, la brillante cadette, ne se résout pas à la vie de misère qui lui est promise. Études, travail, sport, bals, amour elle veut embrasser tout cela et vivre sa fille de jeune fille.
Au milieu, la montagne dresse sur le ton réaliste un portrait des classes populaires du sud de la ville. Manque d’hygiène, suroccupation des logements, alcoolisme, mortalité infantile y côtoient une grande religiosité et une forte dépolitisation. Roger Viau y met également en scène la résilience de ces hommes et de ces femmes dont les aspirations se voient constamment déniées par l’ordre dominant, mais aussi leur fatalisme et leur gaîté. Parmi les pages les plus touchantes du roman, il y a certains moments de bonheur acquis dans l’insouciance du jour et que l’espoir prolonge jusqu’au soir.
Où vivent des enfants, en ville / Fédération des œuvres de charité canadiennes-françaises, c.1930, BAnQ-Montréal, Fonds La Presse, P833, S3, D394
Or les bourgeoisies de Westmount et d’Outremont, qui détiennent les moyens de production, n’ont que mépris pour celles et ceux qui assurent dans la détresse la subsistance de la ville et de sa société. Tout le roman insiste sur un fait très clair : l’Est de la ville ne peut prétendre à aucune fierté et un rapport d’humiliation circule d’une part à l’autre de la ville, ceci dès l’école. « Quelle fille douée, pense la religieuse. Mais quelle fatuité ! Il faudra lui apprendre l’humilité, d’autant plus que sa condition ne lui permet pas d’être fier. »
Le roman de Viau dessine avec succès une Montréal toute traversée de signifiants, lieux, habits, parlers, dont le déchiffrage permet de lire la domination violente d’une classe sur l’autre. Certes, il y a le hiatus anglophones/francophones, mais plus fort encore est celui opposants bourgeoisie et prolétariat. Peu de critique marxienne dans le livre toutefois. Roger Viau se fait plutôt moraliste, mettant de l’avant l’idée que l’on n’existe jamais que dans le regard de l’autre, et que notre être diffère en fonction de qui l’on est.
Montréal-construction/ Pont Jacques-Cartier/année1929. BAnQ-Québec
Et c’est ce jeu de regard, dont Viau ne fait pas la généalogie ni n’explique véritablement la façon dont il se maintient, qui dans le roman détermine la trajectoire de Gilbert et Jacqueline, ces jeunes personnes qui ont voulu défier l’ordre établi. À l’aune de cette logique des signes et des regards – et il y a quelque chose de proustien chez Viau, on pensera notamment à la scène du repas chez les Sergent – tout déplacement dans la ville est mesuré en glissement d’identité. « Tout était changé maintenant, et le ton de sa voix montrait qu’il en était de même pour Gilbert. Quand Jacqueline entra chez elle ce soir-là, elle eut l’impression de pénétrer dans une maison étrangère. » Et quand Jacqueline, dans Outremont s’écrie : « Que la rue Plessis était loin ! », il ne s’agit pas d’une distance d’espace, mais d’une distance d’être.
Roger Viau dessine ainsi une carte autre de Montréal, où les espaces extérieurs déplacent des espaces intérieurs.
Montréal, 24 mai 1944 rue Plessis et Sainte-Catherine est./ BAnQ-Québec
Cette force du regard de l’autre ne fonctionne toutefois pas de façon identique dans les deux camps. Là où le monde prolétaire est prêt à risquer le grand chamboulement identitaire, la bourgeoisie le refuse absolument. Sous ses airs de grandeur, celle-ci y fait montre, dans le roman de Viau, d’une petitesse, d’une hypocrisie, et d’un mépris crasses.
Son éducation ne cache pas sa bêtise humaine, son « savoir-vivre » n’occulte en rien une méconnaissance et une peur profondes de l’existence d’où découle une agressivité latente ainsi qu’une haine des pauvres – que le milieu de Gilbert compare à de la vermine, exprimant ouvertement la volonté de les faire tuer. Le roman se termine en 1935, en Europe Hitler et déjà au pouvoir, les fruits de la bourgeoisie commencent déjà à être récoltés, ce sont le fascisme, les pogroms et bientôt, le génocide et la guerre.
La rentrée des classes dans le Quartier latin en 1937, à l’époque où l’Université de Montréal est installée rue Saint-Denis. Photo: Conrad Poirier / BAnQ-Québec